Mission insertion dans les quartiers

par Faysal Harouat

À Saint-Brieuc, la population issue des trois Zones urbaines sensibles (Zus) est deux fois plus touchée par le chômage que l’ensemble de la ville. Pour aider ces publics en difficulté, des structures d’insertion par l’activité économique sont en place. Elles leur permettent d’acquérir les savoirs de base indispensables à une meilleure intégration professionnelle.

Quartier de la Croix Saint-LambertLuc Madec est encadrant à la régie de quartiers. Depuis trente ans, il habite la Croix Saint-Lambert, l’une des trois Zones urbaines sensibles de Saint-Brieuc (voir « Les Zones urbaines sensibles » ci-contre). Par sa connaissance du terrain, il tente de repérer ceux qui restent en marge des circuits d’insertion. « Il y en a qui ont peur de franchir la porte du Pôle Emploi, qui, de plus, n’offre pas un service suffisamment individualisé, souligne-t-il. Certains font de nombreuses formations et au bout du compte ne trouvent pas de travail. Ils sont déçus par le système. Ils sont tellement en rupture qu’il faut aller les chercher. Il faut mettre ses baskets et user du bitume. »

Les Zus concentrent une population modeste, habitant en majorité en HLM et fortement touchée par le chômage (voir « Profil de la population » ci-contre). Atteinte durablement par cette réalité, elle accumule souvent d’autres difficultés liées au manque de qualifications et de mobilité, au logement, à la santé… Une situation dont témoigne Joas, habitant du quartier de Ginglin et au chômage depuis deux ans.

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Par ailleurs, dans ces zones, près de 30% des familles sont monoparentales, contre 19% dans l’ensemble de la ville. C’est le cas de plus des deux tiers des femmes qui ont franchi la porte de l’atelier d’insertion Artex. « Avant, je ne trouvais pas de travail à cause de ma vie de famille, j’avais des difficultés à m’organiser, témoigne Roselyne Moureaux, 32 ans, originaire du quartier de Ginglin. Quand on a des enfants à charge, ce n’est pas évident d’être à disposition. Les horaires ne sont pas adaptés ». Après deux années d’inactivité, elle a rejoint, il y a cinq mois, cet atelier, spécialisé dans le tri et la revalorisation textile. La majorité du personnel est issue du quartier de Ginglin-Cesson, où siège Artex.

Apprendre à vivre en société

Les Zones urbaines sensibles

Croix Saint-Lambert, Ville Oger
(2 238 habitants)
Le Plateau, Balzac, Ginglin
(5 190 habitants)
Point du Jour, Waron, St Jouan, Tour d’Auvergne
(4 710 habitants)

Carte des Zus

Carte des Zus

Profil de la population

Profil de la population Source : INSEE (1999)

Part des ménages non-imposés sur le revenu

Ménages non-imposés sur le revenu Sources : INSEE et Direction départementale du travail et de la formation professionnelle – DDTFP – (2004)

Part des demandeurs d’emploi dans le bassin de Saint-Brieuc

Ménages non-imposés sur le revenu Source : DDTFP (2008)

L’association fait partie des onze structures d’insertion par l’activité économique du Pays de Saint-Brieuc. Le public Zus y est majoritaire. La plupart sont réservées aux demandeurs d’emploi de longue durée, bénéficiant du RMI ou des minimas sociaux. Leur vocation est de limiter ou d’éliminer les freins à l’emploi et de former au mieux les individus aux contraintes du monde de l’entreprise.

La régie de quartiers, elle, s’adresse à tous les publics. Son but ? « Apporter une bouée de sauvetage permettant de remettre à flot les personnes en difficulté », résume Luc Madec. Cela passe avant tout par le travail. Soumise au jeu des appels d’offres, la régie assure, entre autres, le nettoyage des cages d’escaliers, le ramassage d’encombrants, le déménagement… Pour les encadrants, le travail n’est qu’un prétexte pour accompagner les plus démunis, les écouter et les aider à se revaloriser. « Leur redonner confiance les aide à s’insérer, se dire que l’on n’est pas fini, que l’on peut se soumettre aux contraintes du travail, explique-t-il. Cela passe également par le volet animation puisque la régie est partenaire des actions qui ont lieu dans ces quartiers et qui permettent de tisser du lien social. »

Apprendre aux individus à se sociabiliser, c’est également une des vocations des ateliers et chantiers d’insertion. « Cela commence par apprendre à se respecter, avoir envie de trouver sa place », précise Pascal Lorcy, responsable des chantiers d’insertion d’Adaléa. Créée en 1990, l’association propose des contrats de travail autour de la récupération et du tri de métaux, de la peinture, du bâtiment et de la restauration du petit patrimoine à Loudéac. La moitié de son public est issu des Zus.

Pour les personnes en manque ou en perte de repères, ateliers et chantiers d’insertion permettent de recoller au cadre imposé par l’entreprise, de réapprendre les règles de base du travail : ponctualité, politesse, lsécurité, vie en collectivité, respect, travail en autonomie… Cela passe souvent par un retour à une bonne hygiène de vie.

Une agence qui “chouchoute” ses intérimaires

Alter (Agence locale pour le travail par l’emploi reconstitué), entreprise de travail temporaire d’insertion créée en 1995, partage cette philosophie. Son rôle est de placer directement les publics en difficulté dans des entreprises classiques. Au travers de missions d’intérim, les candidats forgent leur expérience. Des apprentissages sont parfois nécessaires. Ils démarrent dès le premier entretien. « C’est une première manière de tester les capacités à être à l’heure à un rendez-vous fixé, précise Françoise Amossé, chargée des relations avec les entreprises. Si le candidat a un empêchement, on vérifie qu’il prévient. C’est un premier indicateur pour nous. Si ça se passe bien avec nous, ça devrait être pareil avec l’entreprise. Sinon, on recadre. On lui fait prendre conscience que nous sommes un employeur, qu’on ne se présente pas devant nous n’importe comment, avec le portable qui sonne toutes les cinq minutes, dans une tenue un peu limite… »

Alter s’attache également à réduire le manque de mobilité. Françoise Amossé rappelle que la majorité du public reçu n’a pas le permis de conduire et est, de ce fait, écarté des intérims classiques, comme en témoigne Joas.

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Alter va très loin dans l’accompagnement. « Si une entreprise nous appelle le matin parce qu’untel ne s’est pas présenté au boulot, on l’appelle et s’il ne répond pas, on se déplace chez lui et on lui demande ce qui ne va pas. Puis, on lui dit de s’habiller, de s’équiper et on l’emmène, détaille Françoise Amossé. On rentre dans l’intimité des intérimaires. Parfois, ça les secoue mais ils savent qu’on ne lâche pas prise. »

Les personnes prises en charge par les structures d’insertion apprennent également les techniques de recherche d’emploi (rédaction du CV, entretien avec un employeur…). Au sein d’Adaléa, un centre de formation est d’ailleurs entièrement dédié à l’apprentissage de ces savoirs-faire indispensables pour s’insérer. Une demi-journée par semaine est consacrée à aider les employés à effectuer leurs démarches.

Des personnes réfractaires à l’apprentissage

Les structures peuvent aussi pousser certains vers des modules de formation, en partenariat avec l’Association pour la formation professionnelle des adultes. « Pour entrer en formation, il faut disposer des savoirs fondamentaux : lire, écrire, compter, rappelle Philippe Royer, d’Artex. Aujourd’hui, le moindre travail requiert un minimum de qualification, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans. » Il ajoute que l’envie de se former est primordiale : « On a vu certaines personnes qui partaient sur le lieu de formation parce qu’elles y était contraintes. Du coup, pas de motivation. »

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Une vision partagée par Pascal Lorcy d’Adaléa. « Des personnes sont réfractaires à l’apprentissage. Ce sont celles qui abandonnent. Elles vivent dans la marginalité. Certaines ne supportent plus l’image qu’ils se font d’eux-mêmes. Elles sombrent dans l’alcool ou la drogue et s’isolent. Là, on ne peut plus rien faire. »

Pour Joas, le manque de volonté de certains jeunes serait aussi à l’origine de leur exclusion. Tout comme les difficultés économiques.

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En adaptant leurs apprentissages, ces structures d’insertion tentent de réintégrer au monde du travail les publics les plus en difficulté. La plupart d’entre elles ne pourront bientôt plus prendre ce risque. « Le gouvernement prépare des obligations de résultat pour les structures d’insertion, déplore Luc Madec. On va nous imposer des quotas de 60% de sorties dynamiques ». C’est-à-dire 60% de gens qui trouveront un emploi ou entreront en formation après leur sortie. Ces taux devront être atteints en trois ans. Rappelons qu’en 2008, Artex comptabilisait 30% de sorties dynamiques. Adaléa 40%.

Luc Madec ajoute : « Fixer des objectifs est louable. Mais là, le taux est tellement énorme que très peu de structures pourront l’atteindre. On ne pourra plus répondre aux grandes difficultés, comme celle des sans-abri par exemple, qui seront jugés trop difficiles à insérer. » Selon Pascal Lorcy de l’association Adaléa, 70% des personnes reçues actuellement ne pourront plus accéder aux chantiers d’insertion.

En savoir +

Adaléa : un bilan 2008 mitigé

Adaléa est une des cinq structures d’insertion proposant des ateliers et des chantiers. Son bilan 2008, commenté par Pascal Lorcy, responsable du pôle ateliers d’insertion, permet de pointer du doigt les difficultés des personnes prises en charge.

Adalea

Les demandes. Elles ont augmenté de 40% en 2008. « Cela démontre les difficultés que rencontrent les personnes pour obtenir une aide dans leur parcours d’insertion. » Sur 100 demandes, 37 ont été acceptées, 25 étaient en attente ou en examen au 31 décembre. 38 ont été classées sans suite ou refusées, soit une augmentation de 100% par rapport à 2007. Parmi ces candidats, 21 ont abandonné la démarche à peine entamée. « C’est dû à la pression faite pour les démarches. Certains ne sont pas dans cette dynamique. » Quatre, enfin, présentaient des problématiques sociales trop importantes. « Ils sont repris en charge par les travailleurs sociaux. »

Les situations familiales. « Cette année encore, le nombre de personnes isolées augmente. Cela démontre que cette catégorie de la population est particulièrement touchée par les phénomènes d’exclusion. La solitude, subie dans la majorité des cas, accroît les fragilités et renferme souvent les personnes sur les propres difficultés, ce qui rend difficile l’approche d’accompagnement que nous leur proposons. » Parmi ces personnes isolées, 31% avaient un enfant.

La mobilité. Seulement 28% possèdent le permis de conduire. Parmi eux, 81% possèdent un véhicule. Un chiffre en constante augmentation. « Mais des actions restent à mener. Pour certains, le permis est aujourd’hui inaccessible du fait de son coût important, mais aussi par la difficulté rencontrée avec les épreuves. »

Une multiplication des contrats d’insertion. 58% ont déjà effectué un ou plusieurs contrats. 15% en sont à leur troisième. Bien qu’il faille laisser un laps d’un an entre deux chantiers. « Ce nombre reste important et démontre que, pour certains, seul le contrat aidé représente une perspective d’insertion professionnelle. »

Les niveaux de formation. 62% n’ont aucune qualification. « Depuis 2005, nous avions observé une baisse importante du nombre de personnes sans aucune qualification : 74% en 2005, 71% en 2006 et 62% en 2007. Ce chiffre semble se stabiliser en 2008. Cela peut signifier que l’exclusion touche de plus en plus les personnes qualifiées ou que les personnes bénéficiaires de ce niveau de formation et inscrites au RMI nous sont orientées en plus grand nombre. »

La formation complémentaire. « Nous incitons et accompagnons les salariés en insertion à réfléchir et à s’inscrire dans un projet de formation afin de renforcer, développer ou ajuster leur cursus professionnel. » Ainsi, en 2008, 32 personnes ont bénéficié d’un total de 2908 heures de formation. En dehors des formations liées « purement » au métier envisagé, sept personnes ont suivi un total de 693 heures en ateliers d’apprentissage des savoirs fondamentaux. Douze salariés se sont également engagés dans la formation au permis de conduire dont cinq dans l’action d’accompagnement au code de la route.

L’insertion en milieu ordinaire de travail. « L’évaluation en milieu de travail est un outil qui permet au salarié en contrat aidé de confronter son projet professionnel aux conditions d’exercice d’un métier en situation réelle de travail. Sur une période de 5 à 10 jours, la personne est mise en situation de travail et l’employeur évalue ses aptitudes. » En 2008, sept personnes ont bénéficié de cette initiative, pour un total de 350 heures, dans divers secteurs d’activité : mécanique poids lourds, maintenance informatique, peinture, transport, restauration et entretien des espaces verts.

La recherche d’emploi. Un accent particulier est mis tout au long de l’accompagnement sur les techniques de recherche d’emploi. Les salariés peuvent apprendre à rédiger leur CV grâce à l’outil informatique, travailler sur la lettre de motivation ou encore pratiquer des simulations d’entretien.

Les sorties du dispositif. En 2008, 36 personnes ont mené à terme leurs chantiers. La durée moyenne des parcours en chantiers d’insertion a été de 14 mois. Parmi les sorties, 13, soit 40% des sorties, sont considérées comme dynamiques, c’est-à-dire ayant abouti à une entrée en formation ou sur un emploi. On remarque également une augmentation du nombre d’abandons, en fin ou en cours de parcours. C’était le cas d’un peu plus d’un tiers des salariés en 2008.

« Dans les quartiers, c’est la politique de l’endormissement »

Mohamed Ibnyassim

Mohamed Ibnyassim travaille à la MJC du Plateau, située dans l’une des trois Zus. Les jeunes, il les côtoie quotidiennement et connaît bien leurs difficultés. Il en explique les raisons.

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Le Pôle emploi assurera-t-il l’accompagnement renforcé ?

Chantal Gaubert, responsable de la Mission insertion emploi au sein du Centre urbain de cohésion sociale de la communauté d’agglomération de Saint-Brieuc, s’interroge.

« Il manque un accompagnement renforcé pour des publics adultes, comme il en existe pour les jeunes, les femmes ou les personnes handicapées. Renforcé signifie que la personne a un référent. Si elle a un problème, elle sait qu’elle peut l’appeler, qu’il y a quelqu’un de disponible pour la recevoir… Est-ce que le Pôle emploi assurera cette mission ? L’ANPE le faisait déjà. Les agents étaient tenus de recevoir les publics issus des Zus plus fréquemment que les autres demandeurs d’emploi. Mais étant donné la conjoncture, je ne sais pas comment le Pôle emploi peut faire de l’accompagnement renforcé… Une collaboratrice me disait récemment qu’elle avait une affluence de jeunes et qu’elle avait comblé les places en formation. On ne va plus savoir vers où les orienter. Quand on fait de l’accompagnement professionnel avec un jeune prêt à l’emploi qui a les compétences, mais qu’il n’y a pas d’offres, on fait quoi ? »