Automobile et formation :
la voie de la sous-traitance

par Manuel Delort

Dans l’automobile comme dans de nombreux autres secteurs, les entreprises formaient autrefois elles-mêmes leurs employés, chose plus rare aujourd’hui. Désormais, les centres de formations et les entreprises travaillent main dans la main. Les enjeux sont grands tant pour les organismes de formation que pour les professionnels. Au Véhipole de Ploufragan, ces « sous-traitants » particuliers innovent pour accroître leur force de proposition et se faire une place.

Le GNFA et l'ISTA, les deux centres de formations du VéhipôleLa crise qui touche le secteur de l’automobile depuis le mois de septembre 2008 est sans précédent. Les annonces de plans sociaux se multiplient, les cas de chômage partiel sur de gros sites industriels aussi. Fleuron de certaines grandes villes françaises, notamment de l’Ouest (Renault au Mans, PSA à Rennes…), les marques semblent trembler financièrement et emporter dans leur tourmente toute perspective heureuse. Pour autant, si ce marasme économique ébranle les chaînes de production, il ne concerne pas la maintenance automobile. Dans une société où l’écolo et le tout-propre sont des valeurs de plus en plus encouragées par les pouvoirs publics et les constructeurs eux-mêmes, les modes de consommation sont amenés à changer : l’utilisateur garde sa voiture longtemps et compte évidemment sur son garagiste pour la conserver en état. A Ploufragan, le Véhipole se positionne justement comme une entité de recherche et de formation sur les métiers de l’après-vente automobile. Composé de plusieurs structures, il opte sur la mise en place de moyens techniques innovants. Pour cela, il écoute les exigences du secteur mais se doit aussi, afin d’assurer sa pérennité, de faire des propositions aux professionnels. Une réciprocité permanente pas toujours facile à mettre en oeuvre.

La demande croît, le GNFA s’agrandit.

Créé en 1999, le centre costarmoricain s’est très vite trouvé à l’étroit devant une demande de formation de plus en plus importante. Loin des 300 stages annuels dispensés à ses débuts, les locaux flambants neufs du GNFA en accueillent aujourd’hui plus du double.

Le GNFA (Groupement national pour la formation automobile) de Ploufragan, à l’instar de ses 39 homologues de France, dispense des stages de deux jours pour des professionnels, du simple mécano à la secrétaire de garage en passant par le carrossier ou l’attaché commercial. Ces sessions de perfectionnement sont organisées, dans le cadre de la formation continue, en étroite collaboration avec les concessions et encadrées par leurs personnels. Elles ont pour objectif d’habituer les salariés à des nouvelles composantes de véhicules ou des voitures elles-mêmes qui seront bientôt commercialisées. Le contenu de ces stages est élaboré soit par les quatre formateurs permanents du centre ou par les marques elles-mêmes. Tout est question de souplesse. « Les constructeurs sont assez durs, il faut s’adapter vite, ça fait partie des standards », explique Francis Gasnier, directeur du GNFA. Deux semaines avant le lancement officiel d’un modèle, le centre reçoit l’ensemble des dispositifs nécessaires aux cours : les logiciels, les outils et les véhicules écoles. C’est ce que l’on appelle dans le jargon de la formation auto un « chapiteau ».

Le GNFA fonctionne comme un réel sous-traitant en formation. Et s’il accueille tant de stagiaires (7000 par an) dans ses locaux flambant neufs, c’est que les constructeurs externalisent de plus en plus tout ce qui relève de l’apprentissage. Jusqu’alors, les marques organisaient ces stages en interne. Mais les budgets se resserrent année après année et l’enveloppe vouée à cette mission est amenée à disparaître. Sur le site rennais de PSA Peugeot-Citroën, le service qui s’y consacre n’emploie plus qu’une seule personne.

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Des habitudes de consommation qui changent

La demande de la part des constructeurs a donc fortement augmenté ces dernières années. Par ailleurs, les associations écologistes sont montées au créneau, voulant chasser les tout-terrain et autres véhicules polluants l’environnement. Les réactions s’enchaînent : les politiques prennent plus ou moins le relais, l’opinion publique adhère à cette idéologie. Résultat, les constructeurs ont mis en place des accords, soumis par des directives nationales ou européennes. C’est le cas de la prime à la casse (1000 euros remis à l’achat d’un véhicule neuf non polluant sous condition de se débarrasser d’un véhicule vieux d’au moins 10 ans) qui incite à l’achat de voitures bas de gamme et bon marché. Le problème se pose avec les voitures plus grosses, celles qui ont moins la cote. Ce sont d’ailleurs les véhicules dits de “niches” qui pâtissent de cette évolution. La formation s’adapte. Les stages pour les M2VH, entendez par-là véhicules moyens haut de gamme (de type berline), se font plus rares. Le GNFA a même dû annuler des stages. Ce fut le cas avec un modèle d’une marque allemande. Le véhicule, un puissant coupé, ne rentrait pas en adéquation avec les attentes du marché. Trop polluant et surtout trop ciblé.

Cela peut surprendre, mais en temps de crise, l’après vente automobile se porte bien. Elle attire même. Les voitures neuves se vendent moins, il faut donc entretenir un parc automobile vieillissant. « 31 millions de véhicules circulent toujours, il faut donc les maintenir », se réjouit Philippe Cosquer, chargé de mission au Véhipole. D’autant plus que la délocalisation n’existe pas dans ce secteur, ce qui lui confère une sécurité non négligeable. En ce qui concerne la formation initiale, dispensée à l’ISTA (Institut supérieur des technologies automobiles), la réciprocité se fait moins sentir. Les liens avec l’Éducation nationale étant plus forts, la force d’imposition des constructeurs est moins importante. « Ici, c’est le constructeur qui s’adapte, observe Jean-Pierre Stéphan, directeur de l’école. Il se sert de nos qualifications pour assurer des contraintes nécessaires à la qualité du réseau. » Le directeur de cette ancienne branche du Centre de Formation par Apprentissage (CFA) local, devenue indépendante, regrette même un désengagement de certains professionnels, conséquence inévitable de la morosité ambiante : « Les petites structures s’engagent plus facilement dans l’apprentissage que les grandes. On sent une certaine frilosité de ces grandes entreprises à prendre des apprentis. Les gens achètent moins mais continuent à rouler ! » Et de rester plus optimiste : « Même si la voiture est décriée, elle changera. »

Un garage en 3D et de la moto pour l’avenir

L’Ista en quelques chiffres

400 apprentis par an, du CAP à la Licence professionnelle
30 enseignants
4 200 m2 de superficie
-un réseau de 600 maîtres d’apprentissages
80 véhicules pédagogiques

Le GNFA n’a pas attendu la crise pour adapter ses programmes. Depuis 2005, il a mis en place le pôle “Médias et système d’informations” entièrement consacré à la formation à distance. De manière implicite, cette initiative résulte encore de la volonté des professionnels d’externaliser la formation, à moindre coût bien sûr, tout en utilisant un matériel à la pointe de la technologie. Le principe est simple : le salarié peut se former sans quitter son garage via une palette de logiciels dernier cri. Il apprend tout en étant disponible au travail. Ainsi, le budget consacré à la formation se voit considérablement réduit. Dans ce cas précis, la demande émane directement de la branche automobile. « C’est d’autant plus intéressant que notre public est jeune et habitué aux nouvelles technologies, constate Christophe Lobert, responsable de ce pôle. Cette génération de mécanos, sorte de génération Y, est beaucoup plus apte que la génération précédente, dite génération X. » La structure planche sur plusieurs projets, notamment celui d’un garage en trois dimensions, qui devrait voir le jour l’an prochain pour ensuite être commercialisé. « C’est beaucoup plus attractif de travailler à partir de vidéos que sur du texte pas toujours explicite », ajoute David Salaün, responsable artistique du pôle, doté d’un véritable studio de cinéma.

Gérés par la Chambre des métiers et de l’artisanat de Saint-Brieuc, financés par l’Association nationale pour la formation automobile (ANFA), qui récolte les fonds auprès des constructeurs, le GNFA et l’Ista restent vigilants. Dans un domaine en perpétuelle mutation, ils essaient d’anticiper le plus possible. Au GNFA, la fuite d’un « client », puisqu’il s’agit bien de « commerce » selon son directeur, représenterait une perte d’activité de 20%. A cette échelle, le centre ne peut pas se permettre de rester passif. L’heure est donc à la diversification La structure propose depuis peu un cursus moto. Déjà, deux clients ont répondu à l’appel. Un complément d’activité qui arrive à point, juste avant l’été, la saison pleine pour la vente et la maintenance des deux-roues.

En savoir +

« Privilégier l’échange direct avec les professionnels »

A l’instar du GNFA dans l’automobile, l’Ispaia, situé lui aussi à Ploufragan, entretient des rapports étroits avec son secteur de référence, l’industrie agro-alimentaire. Fort de 1300 stagiaires par an, ce centre de formation continue fonctionne comme un véritable cabinet d’expertise. Éclairage avec Réjane Deluce, sa directrice.

Quelles sont les demandes émanant des industries agro-alimentaires en matière de formation ?

Les besoins touchent toutes les obligations réglementaires, notamment celles concernant l’hygiène. De ce fait, on doit former régulièrement l’ensemble des personnes travaillant sur un site industriel. Après, soit les industriels choisissent d’organiser ces sessions en interne et de les animer par des cadres du service qualité, soit ils sollicitent des intervenants extérieurs. Nous intervenons dans ce cadre-là, avec notamment des outils pédagogiques que l’on a développé pour différents niveaux.

Pourquoi la majorité de vos interventions se font chez vos clients ?

Là aussi, les entreprises nous demandent de nous adapter au maximum avec elles sur les contenus qu’on est amenés à développer, notamment sur des thèmes qui concernent beaucoup de personnes sur un même site. C’est plus intéressant pour une entreprise si c’est nous qui faisons le déplacement. Il y a une question de coût bien sûr derrière. Sur les sessions qu’on est amené à faire ici, à l’Ispaia, on regroupe plusieurs entreprises mais au final, ça ne concerne qu’une personne sur chaque site. Ce sont dans ce cas-là des sujets un peu plus techniques qui touchent plutôt à l’encadrement. On a aussi des demandes réglementaires, de la part, par exemple de la grande distribution. Certains industriels, pour pouvoir obtenir des marchés avec des enseignes, sont tenus, en plus des obligations réglementaires surveillées par les services vétérinaires, de respecter certains référentiels et prescriptions imposés par leurs clients. Nous formons les entreprises à ces normes-là.

Comment procédez-vous pour vous adapter aux réglementations qui émanent de directives européennes ou même régionales ?

Par rapport aux clients, on s’appuie sur la réglementation en place, notamment sanitaire, qui fait en sorte que tout produit alimentaire mis sur le marché soit conforme à celle-ci. Pour cela, il y a un suivi mené par les services vétérinaires. Il existe une délégation par département. Les entreprises sont auditées, c’est un peu la police sanitaire. Nous, en tant que centre de formation, on a aussi des règles du jeu à respecter en matière de suivi des dossiers, de construction de programmes.

Comment pouvez-vous anticiper les aléas du marché de l’agro-alimentaire en tant qu’organisme de formation ? Quelle est votre marge de manoeuvre ?

Dans notre équipe, une personne est chargée du conseil en formation. Elle est amenée à être en relation permanente avec les responsables de ces industries pour analyser le besoin et préparer les plans de formation, parfois quelques mois en avance. On cherche à privilégier l’échange direct avec ces responsables, qui sont les demandeurs en fait. Par ailleurs, on a mis en place un système de veille pour voir les évolutions au niveau du procédé de fabrication, de manière à anticiper les futures demandes et dans quelle mesure on pourra adapter notre offre à ce marché.

Quelle forme peut prendre cette évolution ?

C’est surtout une évolution en terme de contenu. Il y a quelques temps par exemple, on organisait beaucoup plus de stages ici à l’Ispaia pour de nombreuses entreprises. Maintenant, la tendance est à proposer des programmes à la carte et une animation interne. On observe un recentrage des entreprises sur leur activité et elles ne cherchent pas forcément à échanger avec d’autres structures sur des thématiques très ciblées. L’autre modification concerne un élargissement des thèmes proposées. Chaque année, ils évoluent.

Par exemple ?

En terme de nouveauté, il y a une réglementation sur la gestion des produits chimiques qui va être mise à jour pour le mois de septembre 2009. On a proposé, depuis le début de l’année, la programmation d’un stage de formation. Notre rôle, c’est d’être le relais entre cette réglementation et la mise en place sur le terrain. Ce n’est pas forcément facile pour un industriel de simplement prendre le code réglementaire et de voir ensuite comment il peut l’appliquer. Nos stages permettent de décortiquer ces règles. En suivant la formation, la stagiaire va mieux comprendre quelles sont les nouvelles exigences et pourra mieux anticiper sur les changements en interne, sur ce que ça va impliquer…

Comment faites-vous pour jauger l’écart entre la réalité du terrain et vos propres besoins ?

C’est là que tout le temps passé dans l’entreprise nous aide. Quand nous nous rendons sur place, nous organisons des travaux pratiques dans les propres laboratoires de l’entreprise. Cela nous aide à voir quelles sont les techniques les plus avancées. Ensuite, si nos équipements à l’Ispaia ne suffisent pas, selon le thème abordé, nous sommes amenés à louer des espaces, comme l’IUT de génie-biologique de Saint-Brieuc. Il arrive aussi qu’on aille directement faire des stages. Je pense notamment à des stages d’observation d’organes d’animaux, où nous allons à l’abattoir pour nous mettre dans les conditions réelles. On a une partie théorique, en salle, et ensuite on a une partie travaux pratiques directement sur la chaîne d’abattage… Au quel cas, on ne peut pas être au plus près des moyens utilisés dans la réalité ! De toute façon, on s’attache à toujours utiliser le matériel dont les professionnels se servent.